Conférence, Intelligence économique, Alain Juillet

Intelligence économique : Comment relever le défi économique et social aggravé par la crise sanitaire internationale dans le Grand-Est ?

Lors d’une conférence du C2IME qui s’est tenue le 15 décembre 2020 à Metz, Alain Juillet, dirigeant d’entreprise et haut fonctionnaire, a proposé une analyse sur les enjeux de l’intelligence économique à l’échelle de l’Euro-Région : quelles sont les marges de manœuvre des entreprises et territoires pour relever le défi économique et social ? Quelles sont les stratégies de développement et de croissance à l’échelle de l’Europe et de la Grande Région : alliance ou concurrence économique ? Didier Aït, président d’Optim’ease, a animé cette rencontre. Nous en partageons ici les principaux échanges.

Didier Aït : L’Intelligence économique permet-elle à l’entrepreneur, au décideur ou au stratège d’avoir tous les éléments nécessaires pour commettre le moins d’erreurs possibles ?

ALAIN JUILLET : Avant de commencer, mettons un coup de projecteur sur la crise sanitaire actuelle. Trois choses frappent lorsque nous l’observons froidement : une impréparation totale, du pilotage à vue, et une gestion erratique des moyens. Il ne s’agit nullement d’une critique, car la tâche est difficile. Mais l’impréparation conduit à des situations que l’on ne maîtrise plus et entraîne de la surréaction. Pour anticiper de tels événements, il faut pouvoir identifier à l’avance les menaces et les opportunités qui pèsent sur notre monde. C’est la finalité de l’Intelligence Economique (IE).

L’IE consiste à mieux savoir pour mieux anticiper. Car la meilleure solution, c’est l’anticipation, et non la réaction qui est toujours plus coûteuse. Dans notre monde hyper-concurrentiel, l’IE s’applique à tous les domaines d’activités : militaires, politiques et économiques, mais aussi sportifs, culturels, associatifs…

Plus le monde est complexe, plus il nous faut collecter des informations. Or, dans l’univers numérique d’aujourd’hui, 90 à 95 % des informations sont disponibles, dans tous les domaines : il suffit de se pencher pour les ramasser.

L’information permet de construire une vision et de nous adapter aux évolutions. Nous vivons dans un monde de l’éternel présent, mais c’est avec une vision de l’avenir que nous pouvons mobiliser les personnes autour d’une idée, d’un concept.

L’intelligence économique repose sur la recherche, la collecte et le traitement d’informations pour détecter les tendances et les nouveaux besoins. Elle permet ainsi de faire le moins d’erreurs possibles dans les choix et les actions que nous entreprenons. Elle doit aussi s’accompagner de sécurité économique en protégeant nos propres informations, mieux que ne le font les autres. Enfin, l’IE implique de pratiquer la communication d’influence, devenue fondamentale aujourd’hui.

D.A. : L’intelligence économique est-elle indissociable de la notion de réseau ?

ALAIN JUILLET : Oui, indubitablement. Pour être efficace, il faut travailler avec les autres, échanger les informations et apprendre à chasser en meute. C’est ce que font les Allemands, contrairement aux Français qui ont plus de difficultés à fonctionner ainsi. Dans les pays méditerranéens, nous sommes des individualistes, ce qui nous pénalise fortement par rapport aux Asiatiques ou aux Américains.

En outre, la transformation digitale favorise grandement le travail en réseau, car elle permet d’échanger plus facilement avec un plus grand nombre de personnes.

D.A. : Le fait de prendre en compte les réalités locales, les traditions et les rêves de chaque territoire constitue-t-il une des clés majeures de la réussite des grands projets à venir ?

ALAIN JUILLET : Après l’effondrement de l’Union soviétique, nous pensions n’avoir plus qu’un seul bloc anglo-saxon et rentrer dans une démocratie globale. Nous nous sommes trompés. Le monde est aujourd’hui multipolaire et chacun veut y affirmer ses spécificités.

L’Europe est divisée en deux Europe qui ne se comprennent pas : le nord (anglo-saxon) et le sud (latin). Au nord, les pays voulaient entrer dans l’Europe pour faire partie de l’OTAN. Au sud, nous voulions créer une Europe relativement indépendante.

Cette parcellisation s’observe également en France au niveau régional. Chaque région veut faire valoir sa spécificité, son industrie, sa culture et monter en puissance.

D’un côté, il faut raisonner au niveau des pays, des continents, de la planète, et dans le même temps, nous assistons partout dans le monde à une séparation, une régionalisation qui se dessine sur la base de critères communs : ceux qui se ressemblent s’assemblent. Or, si nous ne prenons pas en compte ces éléments-là, nous passons à côté de la réalité. C’est un bouleversement dont on ne parlait pas il y a 15 ans.

D.A. : L’ intelligence économique a une double facette : défensive et offensive. Comment ces deux dimensions peuvent-elles concrètement se combiner sur le terrain ?

ALAIN JUILLET : En défensif ou en offensif, les stratégies sont différentes, car les environnements sont différents. Mais les besoins en information sont les mêmes. Par exemple, la souveraineté numérique est un enjeu majeur pour les Etats, ainsi que pour les entreprises. Nous devons collecter et garder les datas en Europe. Mais les projets de moteurs de recherche et les clouds européens sont sans cesse attaqués par ceux qui défendent les intérêts de groupes étrangers. Il faut être capable d’attaquer et de se défendre avec des moyens plus sécurisés et qui nous appartiennent.

L’intelligence économique ne se limite pas au traitement de l’information et à la sécurité économique. Il y a un troisième volet : la communication d’influence. Aujourd’hui, une bonne stratégie est nécessaire mais plus suffisante pour gagner. Si l’on n’explique pas la stratégie, si l’on ne convainc pas les gens de manière intrinsèque, en touchant à l’émotionnel (et il ne s’agit là ni de marketing, ni de propagande), on ne peut pas être crédible. Pendant la guerre des Balkans, au début des années 90, les militaires pratiquaient systématiquement la communication d’influence pour que toutes les actions menées dans les troupes soient vues comme formidables et nécessaires. La communication d’influence s’applique de la même façon dans l’entreprise. Dans notre monde médiatique, l’entreprise doit exister par sa communication et son image.

D.A. : Comment les territoires peuvent-ils combiner les compétences et la volonté des différents acteurs, élus, entrepreneurs et autres parties prenantes du développement local ?

ALAIN JUILLET : Il faut réaliser un bon diagnostic. D’abord se connaître soi-même de façon objective en dressant un bilan de l’existant, puis s’appuyer sur des retours d’expériences, faire une analyse contradictoire pour corriger les défauts, et s’améliorer. C’est du management transversal.

Avec les moyens numériques, chaque personne peut traiter simultanément trois fois plus de problèmes qu’auparavant. Les entreprises vont devoir réduire leurs échelons hiérarchiques et créer une organisation du travail en râteau et non plus linéaire, ce qui implique une gestion participative de personnes motivées et portées par la vision. Mais comment faire pour réussir ce changement organisationnel qui suppose adaptation et agilité ? C’est dans le cadre d’une démarche d’intelligence économique, que les entreprises trouveront de quoi nourrir et construire leur vision du futur. Celles qui y réfléchissent déjà prennent un sérieux avantage concurrentiel.  

D.A. : La culture territoriale, mettant en relief la faculté de comprendre, d’analyser et d’intégrer les spécificités de chacune des populations régionales et transfrontalières, peut-elle donner une dimension complémentaire au concept de l’intelligence économique ?

ALAIN JUILLET : L’IE permet de bien comprendre les spécificités de chaque environnement et d’identifier les tendances. Mais le risque est de se laisser piéger par nos biais cognitifs, c’est-à-dire de nier la réalité que nous ne voulons pas. En outre, le Big Data aide à comprendre le monde d’après des faits précis, que l’expert en IE analyse avec un regard neutre. C’est ensuite au dirigeant ou au politique de définir une stratégie, en s’appuyant sur la synthèse des informations transmises par les experts.

Au-delà de la crise, nous arrivons à la fin d’un cycle de 100 ans environ, au cours duquel des valeurs, des principes, des modes de fonctionnement nous ont amené le progrès, le développement, et un certain niveau de vie. Au vu des conséquences sur le monde et l’environnement, notre système est remis en cause et nous amène à réfléchir à ce que nous ferons demain.

D.A. : Le temps réel et la réflexion sont aujourd’hui les deux pôles dans lesquels s’inscrivent les dirigeants. Est-il vraiment important de s’inscrire dans une démarche de réflexion, alors que les changements deviennent permanents ?

ALAIN JUILLET : Ce n’est pas parce que le monde change rapidement que nous ne pouvons pas avoir de vision à long terme. Les plans d’entreprise sont passés de 5 ans à un an. Pourtant, tout projet doit s’inscrire à la fois dans le court et le long terme, avec des objectifs successifs adaptables. Les militaires font d’ailleurs la différence entre la tactique (à court terme) et la stratégie (à long terme).

Le Big Data et les algorithmes réduisent beaucoup la marge d’incertitude. Plus nous disposons d’informations, plus le risque d’erreurs est réduit. Auparavant, lorsque les décideurs avaient peu d’informations, ils devaient croiser leur capacité intuitive avec leur expérience pour pouvoir gagner.

Cela soulève un autre problème : la fracture numérique. Les Etats et les individus qui n’ont pas accès à l’information ne pourront pas rester dans la course pour gagner.

D.A. : Avec la crise sanitaire, la mondialisation, les changements permanents, l’IA, la souveraineté numérique… quid du devenir du Grand-Est dans une telle configuration  ?

ALAIN JUILLET : Le Grand-Est a une chance extraordinaire car il se trouve au cœur de l’Europe. Le marché local se réduisant tous les ans, les entreprises d’aujourd’hui ne peuvent plus développer uniquement dans leur zone de chalandise. La position géographique du Grand-Est constitue donc un atout pour les entreprises qui doivent exporter.

Chaque pays, chaque région, offre ses propres opportunités et a besoin d’une réponse adaptée. Pour construire un avenir meilleur, il faut comprendre les autres, leur culture, leurs usages et s’enrichir de nos différences.

Ce n’est pas seulement les entreprises qui doivent s’ouvrir, mais aussi les dirigeants eux-mêmes. Mao disait : « Le poisson pourrit toujours par la tête » et Kipling écrivait : « Quand le chef s’assoit, les hommes s’endorment ». Pour saisir des opportunités extraordinaires, avec du potentiel, il faut aller de l’avant et s’ouvrir vers l’extérieur, en s’appuyant sur l’intelligence économique et sur la communication d’influence.

Au sein de l’entreprise, la communication d’influence permet de mobiliser, de motiver et d’encourager les équipes. Pour le dirigeant, elle implique d’avoir une vision claire pour construire un message qui soit cohérent dans la durée. Ce message doit être transmis de façon émotionnelle et subliminale, afin que les collaborateurs estiment que la solution préconisée est la bonne et qu’ils s’approprient les décisions. La motivation interne est essentielle au développement des entreprises, même si notre société est de moins en moins motivée.

A l’extérieur des entreprises, la communication d’influence permet de créer un environnement favorable pour remporter l’adhésion et gagner la compétition. Par exemple, dans les territoires, les gens ont du mal à croire que les entreprises locales ont un avenir. La communication d’influence doit alors leur faire admettre le contraire.

D.A. : Pour terminer, quels conseils préconisez-vous aux dirigeants ?

ALAIN JUILLET : Je donnerais trois conseils aux dirigeants, quelle que soit la taille de leur entreprise (de la TPE aux grands groupes) :

1. Le chef d’entreprise doit définir une vision claire sur le long terme afin de fédérer ses équipes et surmonter les crises à venir.

2. Pour cela, il doit rechercher en permanence les bonnes informations pour anticiper les évolutions, les tendances, voire les ruptures.

3. Enfin, il doit communiquer sa vision en interne pour motiver les équipes et mettre en place un management transversal. Et en externe pour renforcer l’image de sa société et remporter l’adhésion de ses clients et partenaires.

Un événement organisé par le C2IME, accélérateur de projets industriels en développement et en croissance, et partenaire officiel d’Optim’ease.

Intelligence économique, c2ime

La conférence s’est déroulée à Metz, pendant le temps fort du Comité de suivi et d’évaluation du C2IME.

Outre les membres de cette réunion, une soixantaine de participants ont pu assister en visioconférence à la présentation d’Alain Juillet.

Voir la vidéo sur c2ime.eu

Alain Juillet, expert en intelligence économique

Dirigeant d’entreprise et haut fonctionnaire au parcours hors normes, Alain Juillet a notamment été directeur du Renseignement au sein de la DGSE en 2002-2003, puis haut responsable chargé de l’intelligence économique (HRIE) auprès du premier Ministre jusqu’en 2009.

Sa double culture, secteur public et secteur privé, est particulièrement précieuse en ces temps où nos territoires doivent affronter les défis d’une globalisation impitoyable.

Didier Aït et Alain Juillet

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Crédit photo Didier Aït

Communication d’influence à la Région Grand-Est

La Région Grand-Est utilise la communication d’influence dans ses projets, parmi lesquels :

– Le C2IME, pour l’Euro Accélérateur,

– La société SEBL Grand-Est, Société d’Economie Mixte du Grand-Est, avec la publication bimensuelle de InterEst.

Participer au groupe de réflexion

Ethique & Digital

L’automatisation du digital n’est qu’un moyen technique et non une fin en soi. Si le progrès technologique représente une opportunité pour les entreprises, la transformation numérique ne doit cependant pas se faire au détriment des personnes.

« La vitesse imposée par le numérique aujourd’hui inhibe une grande partie de notre réflexion et donne bien plus de poids à la masse statistique qu’à l’introspection. »

Cette citation extraite du livre de Yannick Meneceur, dans son ouvrage L’intelligence artificielle en procès (éd. Bruylant, 2020), nous a encouragé à créer un groupe de réflexion sur l’Ethique et le Digital.

Pour participer au groupe de réflexion sur l’Ethique et le Digital, nous vous invitons à vous préinscrire ci-dessous.

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